Escales

Année: 1920

Auteur: Jean Cocteau (1889 - 1963)

Conception: Louis Kaldor (imprimeur) Atelier Marty (pochoirs)

Artiste: André Lhote (1885 - 1962)

Éditeur: Editions de la Sirène

André Lhote, Jean Cocteau, Escales (1920): couverture avec illustration d'André Lhote

André Lhote et Jean Cocteau firent connaissance en 1914, l'année où Cocteau cherchait un peintre pour les décors du Songe d'une nuit d'été. Trois ans plus tard, ils entreprirent la réalisation d'Escales, un recueil de poèmes légèrement érotiques avec illustrations. Pour l'un comme pour l'autre, une collaboration de ce genre était une nouveauté. Le nom d'André Lhote figure en premier sur la page de titre et c’est toujours la page de droite ('la belle page') qui est réservée à ses illustrations, mais on ignore qui a eu l’initiative de cette collaboration.

Jean Cocteau en Andre Lhote

Les poèmes et les illustrations s'influencent réciproquement sur des modes différents. Il arrive que l'un mette en avant un élément qui passe inaperçu dans l'œuvre de l’autre. Un dessin représentant une jeune fille qui s'appuie contre le mur accompagne un poème qui décrit une femme effacée parmi la foule. Parfois le poème ou l'illustration s’aventure jusqu'à la réinterprétation: une pure jeune fille de Lhote devient chez Cocteau une demoiselle de petite vertu.

André Lhote affectionne les sujets populaires, tels que les ports et les bordels du quartier à matelots. C'est pourquoi, du fait également de son usage élémentaire des couleurs, on le considéra plutôt comme un illustrateur que comme un artiste. Cocteau disait de ses illustrations: 'Lhote, féroce anticubiste! […] Ses illustrations pour notre "escale" seront excellentes'.

Onze des illustrations de Lhote sont en couleurs. Les couleurs sont vives, bien que ces gravures, en raison des nombreuses plages blanches, soient moins bariolées que le travail habituel de l'artiste. Parfois les couleurs accentuent les lignes, ailleurs, la manière de colorer les figures les rend plus anguleuses (plus 'cubistes')

Ces illustrations sont accompagnées d'une typographie surprenante qui a été rendue possible grâce à la méthode suivie par Cocteau lui-même, selon ses dires. Le poète souhaitait que soit utilisé le type de caractères que l'imprimerie Mame, de Tours, employait pour les livres d'enfants, mais l'imprimeur d'Escales ne disposait pas de ce type de caractères. La solution de Cocteau fut la suivante: 'Il m'arriva […] de clicher un texte de livres d'enfants […] de découper les lettres, de les coller côte à côte et de reclicher ce travail'.

André Lhote, Jean Cocteau, Escales (1920), p. [12]: typographie visuelle de Jean Cocteau

Le résultat, c'est que les lignes ne sont pas toujours droites et que des majuscules apparaissent à des endroits inhabituels. En outre, la typographie offre une énorme liberté dont a usé Cocteau pour donner à quelques textes une forme originale: certains poèmes sont carrément en travers de la page, d'autres sont devenus de la poésie visuelle, à l'exemple de ce poème qui serpente sur la page comme un reptile. A chaque césure le poème change de direction, ce qui accentue le rythme.

L'emblème des Editions de la Sirène

Le livre est paru aux Editions de la Sirène, dont l'emblème représente toujours une sirène. Selon la mythologie grecque, la sirène est une créature mi-femme mi-poisson, ou bien mi- femme mi-oiseau, et ce double aspect se retrouve dans le logo. La sirène d'André Lhote est plus femme que poisson et dans sa queue fendue, on peut également voir deux jambes terminées par deux pieds bizarres. Il y a quelque chose de provocant dans son attitude, ce qui va bien dans le sens des poèmes où des sirènes apparaissent à plusieurs reprises, tandis que les illustrations correspondantes représentent des prostituées. Cela suggère (comme le fait déjà l'emblème) que le mot 'sirène' peut être considéré comme un euphémisme.

Les aquarelles ont été réalisées à la main dans les ateliers de Marty, selon la technique du pochoir. Les deux exemplaires de la collection Koopman montrent qu'il y a des variations dans les couleurs et que si le pochoir a légèrement glissé, les à-plats colorés sont un peu décalés par rapport aux traits qui ont été imprimés à part.

Description bibliographique

Description: Escales / [ill.] Andre Lhote ; [texte] Jean Cocteau - Paris : Éditions de la Sirène 1920 - [72] p. ; 31 cm

Imprimeur: Louis Kaldor, Paris

Tirage: 440

Exemplaire: No. 25 des 400 sur vélin pur fil Lafuma ; No. 346 des 400 sur vélin pur fil Lafuma (relié par G. Crès)

Bibliographie: Carteret V-51 ; Édouard-Joseph III-394 ; Mahé I-537

Relieur: G. Crès

Cotation: KW KOOPM A 585 ; KW KOOPM A 586

Références bibliographiques

  • Frédéric Barbier, Paris, capitale des livres: le monde des livres et de la presse à Paris, du Moyen Âge au XXe siècle. Paris, PUF, 2007
  • André Lhote, 1885-1962. Paris, Réunion des musées nationaux, 2003
  • Pierre Caizergues, 'Notice', in : Jean Cocteau, Œuvres poétiques complètes. Paris, Gallimard, 1999, p. 1604-1608
  • Jean Cocteau, 'Impression', in: Éric de Grolier, Le portique; 2 (1945), p. 1-4
  • Jean Cocteau, 'Lettre du 30 août 1918', in Lettres à sa mère; I. Paris, Gallimard, 1989, p. 416-417
  • Pascal Fouché, La Sirène. Paris, Bibliothèque de Littérature française contemporaine de l'Université Paris, 1984