L’odeur de l’hiver

Année: 2014
Auteur/artiste: Robbin Ami Silverberg (*1958)
Éditeur: Dobbin Books

Couverture de L'odeur de l'hiver

« Il nous reste quelques traces de l’expérience haptique !» se remarquait Robbin Ami Silverberg au sujet de la dimension tactile du livre d’artiste à l’ère numérique. Peu d’œuvres incarnent cette idée aussi complètement que L’odeur de l’hiver, une œuvre qui refuse à une contemplation passive et qui invite plutôt à être touchée, entendu, dépliée et même sentie.

Monuments de la mémoire

La mémoire (un thème central dans l’œuvre de Silverberg) oriente le livre de manière proustienne. Lors d’une conversation, Silverberg a expliqué son désir de recréer ses hivers de l’enfance à Montréal, et plus précisément, l’odeur si particulière du froid. C’est autour de cette odeur que s’articule cette œuvre. Le plus remarquable est alors l’inclusion d’un flacon de parfum créé en collaboration avec les parfumeurs voisins de Silverberg chez MCMC Fragrances. Le parfum se révèle comme un aspect lisible parallèle du livre : tout au long de ses pages, les ingrédients de la recette apparaissent décomposés en mots isolés, dispersés de manière cryptographique à travers le livre avant de prendre progressivement tout leur sens en son codex central. Là, superposée à des photographies de la neige et des ombres prises par l’artiste à l’installation Spiral Jetty de Robert Smithson à Salt Lake, Utah, la formule se répète sans cesse.

La création du parfum

La recette manuscrite retrace le processus d’essais et d’erreurs qui a présidé à la création du parfum, mettant en lumière la collaboration entre Silverberg et la parfumeuse Anne Serrano-McClain. Bien qu’elle soit installée depuis longtemps à New York, Silverberg affirme que les hivers montréalais possèdent une odeur unique et reconnaissable, distinct de celui d’autres régions froides. Cependant, la parfumeuse, originaire de Californie, a apporté ses propres réflexions qui ont orienté le processus dans une direction différente : un hiver sur la côte Pacifique est, littéralement, à des kilomètres d’un hiver montréalais. Lorsque Silverberg a senti le parfum pour la première fois, il était floral et frais : la parfumeuse s’était inspirée de ses propres souvenirs des mois d’hiver. Après plusieurs itérations, la fragrance finale présentait une géographie stratifiée, avec des notes de tête californiennes plus vives et éphémères, tandis que Montréal restait la note de fond, plus froide et plus persistante. Le parfum n’a été créé qu’après Silverberg ait déjà commencé le livre. En fin de compte, le parfum a donné une conclusion au livre plutôt que de le façonner : la recette reliait les pages, les photographies et les ombres entre elles par le fil de ses traces chimiques.

Couches introspectives

L’odeur de l’hiver

La configuration matérielle du livre est tout aussi complexe. Silverberg a fabriqué les feuilles à Dobbin Mill, son propre atelier situé au cœur de Brooklyn, fondé en 1989. Les feuilles présentent tous la même densité translucide ; cependant, certaines sont laminées ensemble et incorporent des rubans en soie blancs et violet foncé. Les pages émettent un craquement fragile lors de leur tournage, rappelant le bruit des pas dans la neige. Les soies rappellent les ombres pourpre foncé et bleues projetées sur la neige, comme le montre les photographies du codex central. Cette section centrale se distingue matériellement des sections extérieures. Les feuilles sont, là encore, translucides, mais les photographies superposées relient entre elles les sections extérieures, leurs soies et leurs traces chimiques. Le changement de taille et d’épaisseur du papier dans ce codex central interrompt le rythme de la publication, créant une sensation de mouvement vers l’intérieur, presque comme le mouvement en spirale de de l’installation Spiral Jetty elle-même.

Lire l’illisible

Le texte final, imprimé au verso de la dernière page, est un poème fantaisiste décrivant une femme voyageant avec des livres fantômes depuis le pôle Nord. Il se lit comme une méditation ludique sur la composition chimique qui rythme l’ouvrage. L’odeur de l’hiver devient ainsi une véritable exposition du froid : une œuvre qui rend lisible l’ineffable à travers tous les sens. Après tout, l’absence de récit linéaire encourage à lire autrement.

Cette lecture multidisciplinaire, ou « la chorégraphie de lecture » comme l’appelle Silverberg, trouve son origine dans ses installations artistiques et dans son parcours de sculptrice. Utiliser le papier comme matériau de choix, elle fait l’acte de lecture une expérience corporelle et multisensorielle. Le lecteur manipule des feuilles fragiles, déchiffre un langage fragmenté et écoute le froissement du papier afin de pouvoir compléter le livre. Les livres de Silverberg deviennent ainsi de plus en plus relationnels : l’œuvre ne peut être compris qu’à travers les sens et leur facultés cognitives. Lire à travers les feuilles translucides, comme Silverberg le décrit, devient un acte de lecture à la fois horizontal et vertical.

L’odeur de l’hiver, colophon

Une autre dimension d’originalité réside dans la grande diversité des éditions de l’œuvre. Comme c’est souvent le cas dans la pratique de Silverberg, il n’existe pas deux exemplaires entièrement identiques. Le papier étant fabriqué à la main à Dobbin Mill et chaque exemplaire étant assemblé individuellement, des variations apparaissent au niveau de translucidité, des soies et de l’emplacement des mots isolés de la recette. La variation linguistique entre les exemplaires est particulièrement notable : tandis que les neuf autres exemplaires ont été produits en anglais sous le titre Smell of Winter, Silverberg a réalisé un exemplaire unique en français à la demande de la collection Anny Antoine – Louis Koopman.

Description bibliographique

Description: L’odeur de l’hiver / Robbin Ami Silverberg. - New York : Dobbin Books, 2014. - 32 p. ; 37 × 34 cm. 
Imprimeur: Dobbin Books
Tirage: 10 exemplaires variés, composés d’une impression jet d’encre sur papier fait à la main à Dobbin Mill avec des rubans en soie intégrés.
Cet exemplaire: Nummer 7 van 10 (unieke Franse variatie) 
Note: L'ouvrage comprend un flacon contenant le parfum artisanal '« Neige » ; spécialement créé pour cet ouvrage par Anne Serrano-McClain, de MCMC Fragrances. Signé par l’artiste.
Cotation: KW KOOPM P10094
 

Références bibliographiques

  • The Activated Page: Handmake Paper and the Artist’s Book. (Jae Jennifer Rossman, ed.), New Haven CT, the jenny-press, 2007.
  • Paul van Capelleveen, ‘Dobbin Books, Robbin Ami Silverberg’ in Artists & Others: The Imaginative French Book in the 21st Century. Koopman Collection, National Library of the Netherlands. Nijmegen, Vantilt Publishers, 2016, pp. 154–155.
  • Creative Research: The Artist’s Books of Veronika Schäpers, Robbin Ami Silverberg and Julie Chen. Johannesburg, Jack Ginsberg Centre for Book Arts, 2022.
  • Documentatie voor de uitgave Artists & Others – deel 2. Den Haag, 2015. [Comprend des courriels de Robbin Ami Silverberg] 
  • Carol Naggar, ‘Material and Ideas: Robbin Ami Silverberg’ in Hand Papermaking vol. 2, No. 2 (Hiver 1998), pp. 9–15.
  • ‘Robbin Ami Silverberg’ [site web de l'artiste: https://www.robbinamisilverberg.com/]
  • Robbin Ami Silverberg, e-mail naar Paul van Capelleveen, 19 mei 2026.
  • Robbin Ami Silverberg, ‘Political Paper’ dans Hand Papermaking vol. 19, No. 1 (Été 2004), pp. 16–19.
  • Robbin Ami Silverberg, Thirty Years Thirty Books: Read Me. Like a Book. New York, Pratt Institute Libraries, 2020.